Pendant qu’une catastrophe naturelle dévaste un territoire, une seconde vague, numérique et toxique, déferle sur les réseaux sociaux : celle de la désinformation. Un rapport choc du Center for Countering Digital Hate (CCDH) publié en juillet 2025 révèle avec une précision glaçante comment, lors de chaque événement climatique extrême, des fausses informations et des théories du complot se propagent sans contrôle, sapant la confiance dans les secours, semant le chaos et mettant directement des vies en danger. Cette crise informationnelle, qui se superpose à la crise physique, est devenue une composante incontournable et redoutable de la gestion de crise moderne.

Face à ce constat, la question n’est plus de savoir si votre organisation sera confrontée à ce phénomène, mais comment elle s’y prépare. En s’appuyant sur les leçons de ce rapport, cet article décrypte la mécanique de cette nouvelle menace et vous donne les clés pour construire votre propre stratégie de résilience informationnelle

désinformation et catastrophe

La « nouvelle négation » : comment la désinformation exploite les catastrophes

 

Le rapport du CCDH met en lumière un changement de stratégie des acteurs de la désinformation climatique. L’ancienne méthode (« Old Denial »), qui consistait à nier l’existence du réchauffement climatique, a été remplacée par une approche plus subtile et plus dangereuse : la « Nouvelle Négation » (New Denial). Cette dernière ne nie pas forcément le phénomène, mais attaque ses solutions, ses causes et ses messagers. Les catastrophes naturelles sont devenues une opportunité cynique pour propager ces nouveaux narratifs.

L’analyse de 300 publications mensongères sur Meta, X et YouTube a permis d’identifier les thématiques principales de cette « Nouvelle Négation » en temps de crise :

  • Les causes sont des complots : Les publications affirment que les catastrophes sont provoquées par des « armes météorologiques », des « lasers gouvernementaux » ou des opérations de « géo-ingénierie ».
  • Les secours sont malveillants : Des rumeurs sont lancées pour saper la confiance dans les services d’urgence comme la FEMA (l’agence de gestion de crise américaine), accusée à tort de « confisquer la nourriture » ou de détourner des fonds.
  • L’aide est discriminatoire : Des fausses informations prétendent que l’aide est refusée à certaines populations ou, à l’inverse, que des fonds destinés aux victimes sont utilisés pour loger des migrants.
  • La science du climat est une arnaque : Les événements extrêmes sont présentés comme normaux ou moins graves qu’auparavant, et la science du climat est qualifiée d' »alarmisme » ou de « secte ».

 

L’échec des plateformes : un boulevard pour les « super-propagateurs »

 

Le rapport du CCDH est accablant pour les grandes plateformes de réseaux sociaux, qui non seulement échouent à modérer ces contenus dangereux, mais participent activement à leur diffusion et à leur monétisation.

 

1. Une modération quasi inexistante

Sur les publications mensongères analysées, les plateformes n’ont appliqué des labels de fact-checking que dans une infime minorité des cas : 0% pour YouTube, 1% pour X (Twitter), et 2% pour Meta (Facebook/Instagram). Cet échec est massif : 98% des mensonges sur les catastrophes circulent sans aucune forme d’avertissement.

 

2. La prime à la désinformation : vérification et monétisation

Pire encore, les plateformes récompensent les comptes qui propagent ces mensonges. Une part écrasante des publications mensongères provient de comptes « vérifiés » (88% sur X), ce qui leur confère une fausse crédibilité. De plus, ces contenus sont monétisés : le rapport prouve que YouTube a diffusé des publicités de grandes marques sur 29% des vidéos de désinformation étudiées, en contradiction directe avec ses propres règles.

 

3. Le cas Alex Jones : quand le mensonge submerge la vérité

L’étude de cas sur le conspirationniste Alex Jones durant les incendies de Los Angeles en janvier 2025 est édifiante. Ses publications mensongères ont généré 408 millions de vues sur X. C’est plus du double des vues combinées de 10 grands médias ET de 10 agences de secours officielles sur le même sujet. La parole des complotistes a littéralement noyé celle des experts et des secours.

 

Du virtuel au réel : quand la désinformation met des vies en danger

 

Cette pollution informationnelle n’est pas sans conséquences. Le rapport documente des cas de dommages dans le monde réel directement liés à ces campagnes :

  • Menaces contre les secouristes : Des employés de la FEMA ont fait l’objet de menaces violentes.
  • Vandalisme sur des infrastructures critiques : Croyant à la théorie des « armes météorologiques », des groupes extrémistes s’en sont pris à des radars météo.
  • Refus de l’aide : Des victimes, persuadées par les rumeurs que les secours étaient malveillants, ont hésité ou refusé de demander l’aide à laquelle elles avaient droit.
  • Confusion et perte de temps : Les autorités ont dû détourner des ressources précieuses de la gestion de crise pour simplement démentir des rumeurs.

 

 

Comment se préparer ? construire son plan de crise informationnelle

 

Face à cette menace, chaque organisation en première ligne lors d’une crise (collectivités, entreprises de services essentiels, ONG, services de secours…) doit intégrer la lutte informationnelle dans sa préparation.

 

1. Intégrer une cellule de veille et de réponse numérique à la cellule de crise

Votre cellule de crise ne peut plus se contenter de gérer l’opérationnel. Elle doit inclure une équipe dédiée à la veille des réseaux sociaux, chargée de détecter en temps réel la naissance des rumeurs et des campagnes de désinformation qui vous ciblent.

 

2. Préparer des éléments de langage « pré-bunking »

N’attendez pas que la rumeur soit installée pour réagir. Anticipez les angles d’attaque les plus probables et préparez en amont les arguments et les preuves pour les contrer (« pré-bunking »). Par exemple, une mairie en zone inondable peut préparer une page expliquant le fonctionnement de ses barrages pour contrer d’éventuelles accusations de mauvaise gestion.

 

3. Occuper le terrain : devenir la source de référence

La meilleure défense est l’attaque. Votre organisation doit devenir LA source d’information de référence sur la crise en cours. Cela demande une communication de crise proactive, régulière, transparente et multicanale. Dites ce que vous savez, ce que vous ne savez pas, et ce que vous faites. Le vide informationnel est l’espace où la désinformation prospère.

 

4. Coordonner sa communication avec les autres acteurs de confiance

Votre parole seule ne suffit pas. Coordonnez vos messages avec les autres acteurs légitimes sur le terrain : préfecture (SIDPC), pompiers, associations (AASC)… Lorsque plusieurs sources de confiance délivrent le même message cohérent, il devient beaucoup plus difficile pour la désinformation de s’implanter.

 

 

La bataille de l’information est une composante de la gestion de crise

 

Le rapport du CCDH est un électrochoc. Il prouve que la gestion d’une catastrophe physique est désormais inséparable de la gestion de la bataille informationnelle qui l’accompagne. Les organisations qui ignorent ce « second front » numérique verront leurs efforts sur le terrain sapés, la confiance du public érodée et la sécurité de leurs équipes et des populations menacée. Se préparer à la crise aujourd’hui, c’est donc aussi se préparer à combattre la désinformation.

Chez CriseHelp, nous avons intégré cette nouvelle donne dans nos méthodologies. Nous vous aidons à construire des stratégies de communication de crise robustes et à entraîner vos équipes, via des simulations de crise réalistes, à faire face à la double tempête : celle qui détruit les infrastructures et celle qui empoisonne les esprits.

Nous sommes à votre écoute pour préciser votre besoin en communication de crise.

Nos experts et consultants indépendants sont en mesure de vous accompagner de A à Z dans l’évaluation de vos risques pour anticiper les crises.

FAQs

Questions fréquentes sur la désinformation en crise

Qu'est-ce que la "nouvelle négation" climatique ?

C'est une stratégie de désinformation qui ne nie plus frontalement l'existence du réchauffement climatique. La "Nouvelle Négation" consiste plutôt à : 1) Attaquer les solutions proposées (ex: "les énergies renouvelables ne sont pas fiables"). 2) Attribuer les événements extrêmes à des causes complotistes ("armes climatiques"). 3) Discréditer les scientifiques et les institutions.

Comment lutter contre une rumeur qui devient virale pendant une crise ?

Il faut appliquer la méthode "Démentir sans amplifier". Publiez un démenti clair, factuel et sourcé sur vos propres canaux. Ne vous lancez pas dans des débats sans fin sur les réseaux sociaux. Appuyez-vous sur des tiers de confiance (journalistes, experts reconnus, autorités) pour qu'ils relaient votre version des faits. L'objectif est de créer un "pôle de vérité" vers lequel les gens peuvent se tourner.

Mon organisation doit-elle répondre directement aux comptes de désinformation ?

En général, non. Répondre directement à un compte très suivi, par exemple, lui donne de la légitimité et de la visibilité. La stratégie la plus efficace est de l'ignorer et de se concentrer sur la diffusion proactive de votre propre information juste et vérifiée. Vous ne vous adressez pas au "super-propagateur", vous vous adressez au public qui doute et qui cherche une information fiable.