La désinformation en temps de crise, c’est la diffusion d’informations fausses au moment précis où le besoin d’information est maximal et où les faits vérifiés manquent encore. Elle recouvre trois réalités distinctes, mésinformation, désinformation et malinformation, qui n’appellent pas la même réponse. Elle n’est pas un dommage collatéral de la crise : elle en fait partie, et elle se prépare avant.
Désinformation, mésinformation, malinformation : de quoi parle-t-on ?
La distinction courante vient d’un rapport publié par le Conseil de l’Europe en 2017, signé Claire Wardle et Hossein Derakhshan. Elle croise deux critères simples : l’information est-elle fausse, et celui qui la diffuse cherche-t-il à nuire ?
La mésinformation est une information fausse partagée sans intention de nuire. C’est de loin le cas le plus fréquent en crise : un riverain relaie de bonne foi ce qu’il croit avoir compris. La désinformation est une information que l’on sait fausse, diffusée dans le but de causer un dommage. La malinformation, elle, repose sur des éléments authentiques, sortis de leur contexte ou révélés dans le seul but de nuire.
Cette distinction n’est pas de la théorie, elle commande votre réponse. On ne traite pas de la même façon un salarié qui se trompe, un concurrent qui instrumentalise et un acteur organisé. En France, les institutions parlent plutôt de manipulation de l’information. L’Organisation mondiale de la santé a de son côté popularisé en septembre 2020 la notion d’infodémie : une surabondance d’informations qui rend le tri impossible au moment où il serait le plus utile.
Pourquoi les fausses informations prospèrent en crise
Les travaux d’Allport et Postman, en 1947, proposaient une règle simple : le volume de rumeur en circulation croît avec l’importance de l’enjeu et avec l’ambiguïté des informations disponibles. La formule relève davantage de l’heuristique que de la loi scientifique, mais elle décrit bien ce qui se joue. Une crise fait monter les deux termes en même temps : l’enjeu devient vital, et personne ne sait encore rien de précis.
La vitesse fait le reste. Une étude publiée dans la revue Science en mars 2018, portant sur environ 126 000 rumeurs diffusées sur Twitter entre 2006 et 2017, a mesuré qu’il fallait à la vérité près de six fois plus de temps qu’au mensonge pour atteindre 1 500 personnes. Son résultat le plus utile est ailleurs : les robots propageaient le vrai et le faux au même rythme. Ce sont les humains, pas les automates, qui font circuler le faux plus vite.
Deux exemples le montrent. Après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen en septembre 2019, la commission d’enquête du Sénat a décrit dans son rapport de juin 2020 une défiance généralisée envers la parole publique, une anxiété alimentée par les fausses nouvelles, et une communication qui parlait de plusieurs voix, ce qui a nui à la clarté du message. Lors des inondations de Valence en octobre 2024, des publications ont annoncé 86, puis 258, puis un millier de morts dans le parking d’un centre commercial où la police a confirmé qu’il n’y avait eu aucun décès.
Ce que la loi permet, et surtout ce qu’elle ne permet pas
La loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information a créé un référé devant le tribunal judiciaire de Paris, qui statue en 48 heures. Beaucoup d’organisations croient y trouver un recours contre la rumeur. C’est une erreur coûteuse. Ce référé ne s’applique que pendant les trois mois précédant certaines élections nationales, et il exige trois conditions cumulatives : des allégations manifestement inexactes ou trompeuses, une diffusion délibérée, artificielle ou automatisée et massive, et un risque d’altérer la sincérité du scrutin. Sa première application, le 17 mai 2019, a été rejetée par le juge. Autrement dit : ce texte ne vous protégera pas contre une rumeur de crise ordinaire.
Le règlement européen sur les services numériques, le DSA, agit à un autre niveau. Son article 34 oblige les très grandes plateformes à évaluer les risques systémiques que leur service fait peser sur le discours civique et la sécurité publique. Son article 36 prévoit un mécanisme de réaction aux crises, déclenché par la Commission européenne, pour une durée limitée à trois mois renouvelable une fois. Ce n’est pas un bouton d’effacement, et il ne se déclenche pas pour un incident local. Enfin, le code de bonnes pratiques contre la désinformation, longtemps volontaire, a été intégré au DSA et approuvé par la Commission le 13 février 2025, avec sept plateformes signataires des engagements.
Qui s’en occupe en France
VIGINUM, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, a été créé le 13 juillet 2021 et rattaché au SGDSN. Sa mission est de détecter et de caractériser les manipulations de l’information venues de l’étranger qui visent le débat public français. Son rapport d’activité pour 2024 fait état de 259 phénomènes inauthentiques détectés, dont 174 rattachés à une ingérence numérique étrangère.
Retenez la répartition des rôles : l’ANSSI traite la menace informatique, VIGINUM traite la menace informationnelle d’origine étrangère. Ce sont deux chaînes distinctes, et aucune des deux n’a vocation à intervenir sur une rumeur qui vise votre entreprise ou votre collectivité. Sur ce terrain, vous êtes le premier répondant. C’est pour cette raison que la doctrine de prise de parole, les messages types et l’entraînement de la cellule de crise se préparent à froid, pas le jour où la rumeur part.
Questions fréquentes
Faut-il démentir, ou est-ce donner de l'écho à la rumeur ?
Combien de temps ai-je pour réagir ?
Le prebunking fonctionne-t-il vraiment ?
Les deepfakes sont-ils déjà une menace concrète ?
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